Méditation d’un fils qui veille sa mère défunte

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Ma chère maman,
 
Si je t’écris une lettre, alors que tu reposes dans la chambre qui a été la tienne pendant tant d’années, c’est pour tenter de retenir l’intensité des moments que je passe à tes côtés. Le temps n’est plus le même depuis l’instant où deux hommes en costumes noirs t’ont ramenée à la maison, gisant sur une civière, enfermée dans une housse. Chaque seconde compte dans notre ultime face-à-face, dont je pressens combien il inaugure déjà d’autres possibles. J’aimerais, à travers les mots que je t’écris, traduire tout ce que je reçois du monde d’au-delà.
 
Jamais, dans ma vie, je n’ai et je n’aurai sans doute, l’occasion de vivre un temps si chargé de l’esprit. La présence incarnée de ta mort m’invite à tendre l’oreille de mon cœur alors que me pressent les sollicitations amicales de tous ceux que ton deuil convoque. J’oscille entre la fébrilité des préparatifs de tes obsèques et l’immobilité des heures de veille pendant lesquelles je me perds en toi.
Ne jamais t’oublier, relire la vie ensemble et goûter sans mesure ce que tu es pour moi, sont mes aspirations les plus profondes. Pour cela, j’ai besoin d’arrêter le cours de l’existence ordinaire afin de mieux fixer mon regard et mes pensées sur toi.
 
Voilà trois jours déjà que tu fais régner, bien malgré toi, dans ton appartement, une atmosphère inconnue jusque-là : tout indique ta présence, tout converge vers toi et tout dit en même temps ton absence. Couchée dans ton lit en habits de cérémonie, un drap blanc remonté jusque sous les bras, tu es toujours, et pour quelques heures encore, la maîtresse des lieux. Autour de toi, on parle à mots couverts, les regards se figent sur ton visage tourné vers le plafond, sérieux et solennel. Tu es là, incroyablement présente, mais cette présence éphémère nous dit l’absence définitive de ton être de chair.
 
Je me souviens de l’extrême tension qui est montée en moi lorsqu’on t’a ramenée chez toi, faite de questionnements intérieurs sur ce que j’allais voir. Ton décès étant survenu quelques heures plus tôt, me revenaient les images de ton corps péniblement soulevé par sa respiration, dans la chambre de l’hôpital où tu étais en réanimation. La scène de ton dernier souffle, entourée d’un impressionnant appareillage technique, était encore l’image de toi la mieux gravée dans ma mémoire. Quant à la séquence qui allait commencer, je n’en savais rien, sinon que j’espérais en faire une occasion ultime d’accomplir notre relation.
 
Sur le douloureux chemin de l’apprentissage de notre inexorable séparation, la présence de ton corps est comme un baume, une douceur. J’ai besoin, pour quelques heures encore, que tu habites ce lieu en y distillant les signes de ta présence invisible. Avant que commence l’œuvre du temps, qui éloigne les morts du monde des vivants, je veux m’emplir de ces instants habités. Les souvenirs heureux, comme le meilleur de ce qui nous unit, affleurent ma mémoire et retiennent, comme une digue, le flot de mes larmes.
Dans le défilé des proches, aux mines souvent compassées, venus contempler silencieusement ta position figée, les enfants, doués d’une acuité spéciale, semblent comprendre ce qui se joue ici. Ainsi Martin, ton arrière-petit fils qui, du haut de ses cinq ans, s’est jeté ce matin sur ton lit, comme il l’a fait tout au long de ta longue et cruelle maladie. Rien n’a pu arrêter son élan spontané, pas même le mur infranchissable du sérieux des adultes et de leurs bras en croix pour stopper sa course. Parvenant à s’arrimer à ton corps immobile, il s’est écrié en nous lançant de ses yeux des éclairs de défi : « moi je l’aime Mamie, même quand elle est morte ».
 
Oui c’est bien la peur qui dicte aux aînés leurs mines allongées. Nous ne savons pas te contempler dans la mort sans penser à la nôtre. C’est comme lorsqu’on s’enquiert de la santé d’un proche en ramenant aussitôt la conversation à ses propres soucis. S’oublier devant l’envol d’une âme et être disponible au message qu’il nous délivre, sont les fruits d’une ascèse de soi dont peu de vivants sont vraiment capables.
 
Les petits, au contraire, riches de leur peu d’années d’existence, toujours proches de leur naissance, savent intuitivement que ce n’est pas triste la naissance à la vie d’après. Tout comme Martin bondissait sur le ventre arrondi de sa mère, lorsqu’elle attendait sa sœur, il bondit à présent sur le corps inanimé de son arrière-grand-mère. Il dit en geste sa proximité naturelle avec les mondes d’avant et d’après.
 
Au fond, c’est l’entre deux, le sommet et malheureusement, pour beaucoup, le creux de l’existence, qui nous éloigne le plus de nos deux naissances : celle à la vie terrestre et celle à la vie spirituelle. Là, arrivé dans la force de l’âge, occupé par l’avoir et ses nombreuses servitudes, nous avons souvent égaré la boussole du sens. Mais aux frontières de l’existence, la mémoire de ce qui précède et l’intuition de ce qui vient, atténuent la peur et l’égarement qu’elles génèrent.
Malgré son travail appliqué, le thanatopracteur qui a permis que tu séjournes ici, n’a pu que retarder les effets du temps sur toi. Après l’émouvante surprise de t’avoir retrouvée les joues gonflées et le teint reposé, je décèle, à force de te scruter, les signes avant-coureurs de l’autodestruction de ton corps. Demain, les hommes en noir reviendront, cette fois pour t’enlever vers ta dernière demeure. Et je perçois déjà combien l’un des fruits de l’ultime proximité vécue avec toi, sera de ne plus te chercher vivante jusque dans mes rêves.
 
D’ici-là, je sens l’appel pressant à percer le mystère, à maintenir le fil de notre communication de vivants pour que tu me rassures sur ton devenir éternel. Comment ne pas laisser monter, du fond de mes entrailles, mes interrogations sur le sens de ton absence et la possibilité de t’y rejoindre ?
 
Une amie très chère m’a adressé, pour soutenir mon deuil, un texte qui, contrairement à d’autres, ne proclame pas de fausses évidences destinées à fournir une consolation au rabais. Non, cette fois, j’y puise un sens, ramassé, presqu’efficace si je puis dire. Son auteur dit en substance : « On croit que la mort est une absence quand elle est une présence secrète. On croit qu’elle crée une infinie distance alors qu’elle supprime toute distance en ramenant à l’Esprit ce qui se localisait dans la chair ». Quel beau programme ! Car à l’heure où je t’écris, j’y crois follement, même s’il me faut aussi me battre parfois contre les assauts du doute.
Poussé par les circonstances et mes heures de veille, j’en viens à imaginer, si ce n’est où tu es, du moins ce qui t’arrive. Dans cette libre divagation, sans espoir d’aboutir, je m’accroche à mes faibles convictions sur l’indicible mystère. Je crois que comme la naissance propulse l’être d’un univers vers un autre, en tous points différents et pourtant si proches, la mort te propulse vers un ailleurs fait d’altérité et de ressemblance. L’altérité découle de ce que d’être de chair tu accèdes enfin à ton être spirituel. En cela ta vie n’est pas détruite, comme les apparences le laissent à penser, mais elle est transformée. Ton être véritable, celui qui s’est battu tout au long de son existence pour ne pas être enfermé dans son enveloppe corporelle, connait enfin la pleine conscience de son identité. Et cette mue est possible parce que la mort te fait connaitre enfin la vraie liberté. Pleine conscience et pleine liberté sont les compagnes de ta naissance à la vie spirituelle. Et si ce chemin est douloureux, je crois que ta vie toute entière t’a préparée à le vivre. Plus qu’à aucun moment de ton existence, la liberté de choisir te donne la direction, le sens et la fécondité.
 
En t’écrivant cela, je te rappelle sûrement la circonstance à jamais traumatisante du décès brutal de papa. A peine sorti de l’adolescence, le choc de l’avoir retrouvé gisant dans le sang que sa propre main avait fait jaillir de sa boite crânienne, fut tel que j’ai d’abord cru ne rien vouloir faire d’autre que de le rejoindre. Et c’est autour de son cercueil, pauvres corps tremblants, s’arrimant l’un à l’autre, que tu m’as ouvert une voie de lumière qui m’éclaire encore, à l’heure où ton départ me plonge à nouveau dans l’obscurité.
 
Tu m’as dit alors, des mots que je peux encore te restituer tant ils sont ancrés en moi : « Si ton père a commis l’irréparable, je sais qu’il n’a pas pour autant choisi la seconde mort, celle du repli définitif. Il n’a pas renoncé à toute communion avec nous qui restons à l’aimer, avec ce monde qu’il a servi avec bravoure et avec son Créateur qu’il aimait plus que sa vie. Le mystère de son geste de mort doit se dissiper dans ton cœur au profit de la certitude que ton père a choisi, face à Dieu, une vie éternelle d’ouverture et de relation, comme il l’a fait tout au long de son existence. Il te restera proche et secourable, plus disponible qu’il ne l’a jamais été pour toi sur cette terre ».
 
Depuis ce jour, alors que l’image en moi du père tant aimé laissait place à l’incompréhensible abandon, tes mots l’ont restauré à jamais. La force de cette lumière non seulement est restée intacte au long des années, mais elle irrigue encore aujourd’hui les heures de veille de ta dépouille.
Oui, je crois, ou plutôt je sais, que dans le grand passage, à l’œuvre dans un ailleurs indicible, tu es invitée à ton tour à choisir, dans une infinie liberté et une toute aussi grande conscience de ton être et de son existence, qui tu veux être pour l’éternité. Ce choix définitif, dont je me sais proche, même hors de notre temporalité, je t’ai vu le faire si souvent dans le quotidien de notre existence commune. Les exemples abondent dans ma tête de tes choix de vie, grands et petits, visibles et invisibles.
 
 
Dans le silence de ta chambre, je sens que ma fécondité secrète est d’égrener comme les photos d’un album, les souvenirs de tout ce que tu as fait de beau. Par la communion de l’esprit, je t’encourage ainsi à oser choisir pour l’éternité la plus grande union dont tu es capable avec ton Dieu et tous les vivants. Dans ma prière je participe à l’accouchement de ta vie dans l’Esprit. Non pas que cette naissance ait besoin de moi, puisqu’elle est le fruit mystérieux de ta rencontre avec ton Créateur. Mais je crois, dans le silence de mes nuits de veille, pouvoir m’y associer en encourageant l’infini élan que prend ta destinée.   
 
Parmi les souvenirs de la beauté de ta personne, je veux te dire mon admiration pour le choix que tu fis de prendre Mamita chez nous. Anéantie par la mort de son fils unique, au point de manifester les premiers signes de la démence, tu as sacrifié ton peu d’indépendance pour accueillir ta belle-mère parmi nous. J’ai été le témoin de tous les efforts que tu fis pour que votre cohabitation soit harmonieuse. Les sacrifices d’alors sont la force d’aujourd’hui pour te propulser dans les bras de ton Seigneur.
 
La visite, hier, de ta chère sœur, de trois ans ton ainée, fut un temps particulier. Alors que la soutenant, dans son pas mal assuré, jusqu’au bord de ton lit, je pensais à la cruauté de la situation, j’ai goûté à ses côtés la saveur de la connivence entre le ciel et la terre. Postée à la hauteur de ton visage, qu’elle s’est mise à caresser, elle est manifestement entrée d’emblée dans une communication naturelle avec toi. Aucun son n’est sorti de sa bouche, et pourtant j’ai senti, dans l’intensité de son regard posé sur toi et l’expression de ses traits, que vous étiez toujours complices et ce, jusque dans l’éternité. Passé un long silence à l’onde habitée, elle t’a prodigué les derniers conseils avant le grand voyage : « Prends bien soin de toi ma petite sœur, a-t-elle dit avec tendresse, je ne vais pas tarder à te rejoindre. Attends-moi pour les retrouvailles. Et signale-leur là-haut que je commence à m’impatienter ! ».
 
Les hommes en noir vont revenir, et cette fois je les attends sans crainte. Je sens combien le temps que je vis à tes côtés doit aboutir, comme un long dimanche familial, peuplé de conversations intimes, doit lui aussi s’achever. Car alors nous irons, à ta suite, dans un même mouvement, sur le chemin rituel qui séparera les restes de ta vie terrestre et les signes de notre nouvelle communion. Et pour que nous te gardions présente dans l’esprit, il nous faudra consentir à laisser ce corps par lequel nous nous sommes aimés, temple, à présent déserté, de ton âme.
 
Mais avant ton ultime départ, un lien demeure qui te maintient attachée à moi. Ce lien se nomme culpabilité et il me semble impossible à trancher seul. Entendre ton pardon me donnerait des ailes pour t’accompagner dans ton envol. Mais comment l’entendre puisque tu es morte ? Notre nouvelle union est trop jeune et mal assurée pour que j’y puise le signe manifeste de ton pardon. Je prends donc cette lettre pour dérisoire média afin de t’exprimer mon remords, celui de t’avoir délaissée trop longtemps dans l’âge adulte.
 
J’ai toujours pensé qu’au fond de toi tu réprouvais mon union avec Emmanuelle, dont les choix de vie ont toujours été si profondément éloignés des tiens. Dès lors, me fixant dans cette certitude, j’ai préféré mettre de la distance entre nos existences. Même si le cœur me réclamait de te voir, la raison froide et le choix de la fermeture m’ont dicté bien souvent de ne consacrer délibérément que peu de temps à nos rencontres. Notre relation en a cruellement souffert, mais jamais tu n’as prononcé la moindre parole de revendication à notre égard et encore moins de reproche. Tu as souffert en silence de ton abandon et de sa cause, par moi décrétée. Comment ai-je pu être si dur avec toi ? L’absence d’enfants dans notre couple n’a pas permis de mettre le lien qui manquait pour adoucir ma raideur. Je t’ai fait souffrir en me maintenant dans cette violence secrète, campé sur de fausses certitudes. Je t’en demande pardon et prie pour que ma fermeture ne reste pas comme de mauvais liens qui nous maintiendraient tous deux dans les ombres de notre relation terrestre.
Une chose m’étonne : depuis qu’ont débuté mes heures de veille, pas une larme n’a coulé de mes yeux. Et je réalise, en te l’écrivant, que tout mon esprit est si profondément dans l’action de grâce pour tout ton être, qu’il serait contradictoire de pleurer son départ. Comment prétendre t’aimer en voulant te garder ?
 
Demain, à l’église, entouré de ceux que j’aime et de leurs manifestations d’affection, des larmes sans doute viendront. Elles naîtront de l’émotion suscitée par tant de marques d’amitié. Mais ce sera dans l’amour de soi qu’elles trouveront leur source. Car dans l’amour de toi, que vais-je pleurer puisque tout en moi crie mon soutien à l’élan que tu prends et qui te libère ? Rien à présent n’arrêtera la croissance jusque-là entravée de ton être spirituel. Et cette perspective me communique une joie profonde, retenue et secrète mais enfin durable.
 
J’ai bien aimé, à la demande d’une femme qui nous a reçus à ta paroisse pour préparer tes funérailles, choisir un texte saint qui te résume. Etrangement, alors que je n’avais rien préparé, un texte m’est venu spontanément et plus étrangement encore, mes frères ont acquiescé. Bel exercice de communion que cette préparation de la liturgie de tes obsèques entre frères. Rien ne nous a jamais préparé à un tel événement et le vivre ensemble sollicite une dynamique entre nous que je ne soupçonnais pas. Sans doute tu veilles sur nous dans ce labeur, mais il y a plus encore. C’est comme si nous trouvions, pour dessiner ensemble un même hommage, une unité inconnue jusque-là.
 
Le texte que nous avons choisi raconte l’incroyable rencontre entre deux disciples du Christ, le soir de sa résurrection et le Christ lui-même. Outre l’inouï de la sollicitude de Dieu qui brûle de nous consoler, la discrétion du Divin qui jamais ne s’impose, nous parle de ta foi. Non seulement les pèlerins d’Emmaüs commencent par ne pas le reconnaitre, mais le Seigneur fait mine, après avoir pris le temps de tout leur expliquer, de s’en aller pour les laisser poursuivre leur chemin. « Reste avec nous car le soir tombe » lui disent-ils en chœur. Et je pense, en lisant cette phrase, au nombre de circonstances dans lesquelles tu as prononcé cette prière dans ton cœur. Fatiguée d’être seule à élever tes fils et à soutenir ta belle-mère ; fatiguée de tout porter de tes bras si frêles, combien de fois as-tu souhaité retenir la main secourable et le regard compatissant ? Tu n’étais pas mystique, tu étais confiante. Tu as franchi des ravins sans peur d’y tomber, car tu savais lire la présence toujours aidante de ton Dieu fidèle à sa promesse de vie. Et s’il est un héritage que je voudrais recevoir de toi, c’est celui de ta confiance paisible dans le dessein terrestre qui fut le tien. Tu as souffert, tu as lutté, mais jamais tu n’as douté qu’un sens te serait donné.
 
Demain, quand on t’aura déposée dans ton cercueil, je glisserai ces pages entre tes doigts, au milieu des dessins et des mots de ta descendance. Je veux que tu emmènes mes paroles d’espérance. Je n’aurai pas besoin de les relire mais de les vivre. C’est toi qui, à présent, dans le secret de ma prière, va me soutenir sur le chemin qui me reste à faire. Tu sais déjà l’abyssale distance à franchir pour rejoindre ce que tu vis. Tu sais aussi que rien ne se fait sans la grâce du Très Haut. Tu en es désormais pour moi et pour tous ceux que tu as aimés, l’instrument bienveillant et à jamais dévoué.
 
Merci, ma chère maman. Je te dis à Dieu.