Aimer et accompagner la vie jusqu'au bout

christiandecacqueray001.jpg

Aimer et accompagner la vie jusqu'au bout

Le 11 avril 2018, Christian de Cacqueray, Directeur du Service Catholique des Funérailles intervenait au côté de Jean Leonetti, ancien ministre auteur de la loi française sur la fin de vie, de Roselyne de Romanet, infirmière en soins palliatifs, dans le cadre des rencontres des Ternes organisées par la paroisse Saint Ferdinand des Ternes (Paris XVIIème)  sur le thème "Aimer et accompagner la vie jusqu'au bout". 

Il nous livre ses réflexions dans le contexte de cette prise de parole. Ou comment la problématique du deuil et le vécu de la mort rejoignent l'accompagnement de la fin de vie. 

"Quelle joie pour moi que d'être invité à m'exprimer à la même tribune que des acteurs éminents de l'importante question de la fin de vie ! Belle reconnaissance pour les artisans de l'ombre que l'occultation de la mort  renvoie depuis longtemps au rayon des maux nécessaires ! car pour résumer notre image social, l'expression "abusent de la douleur des personnes en deuil"  reste celle qui rend le mieux compte de ce que pense l'opinion des agents funéraires. 

A moi aussi m'est donc posée la belle question de savoir en quoi mon travail consiste-t-il à aimer et accompagner la vie jusqu'au bout ? 

Là je rencontre une difficulté : mon intervention est subordonnée au fait que la médecine ait rendu son dernier acte technique, celui du constat de décès. Il y a là une frontière infranchissable, un tabou absolu : pas de croquemort avant l'heure !

Pourtant, malgré cela, j'ai bien été invité à cette table ronde. Qu'est-ce à dire ? Comment aimer la vie quand la mort est là ? Quelle vie palpite au long du parcours rituel ? Comment ces deux réalités, la mort et la vie ont-elles partie liée au point, en quelque sorte, de se nourrir l'une l'autre? 

Au quotidien, les familles viennent à nous dès l'annonce du décès. sous le choc, à nu, elles viennent s'abriter. Comment ? En construisant avec notre aide le parcours rituel qui ménera la dépouille du lieu du trépas au lieu de son repos. 

Ce parcours constitue le rite et comme dit Saint Exupéry "le rite est dans le temps ce que la demeure est dans l'espace".Les proches vont s'abriter sur ce chemin rituel qui préfigure le processus de deuil.C'est donc un chemin de consolation. Nous avons donc raison de dire qu'en accompagnant la mort, nous servons la vie.

Que dire de ce chemin rituel de consolation? 

Il convoque les vivants à vivre un temps aux caractéristiques si profondément singulières: Il ne prévient pas, il impose son tempo à des vies si pleines en les invitant à tout lâcher momentanément. Sur le chemin rituel des obsèques, le temps s'arrête. Il convoque à la relation en vérité: foin des faux semblants, c'est à l'expression de ce qui vient du coeur que le temps des obsèques invite. Regardez les obsèques de Johnny Hallyday et vous comprendrez pourquoi je n'échangerai pas ma place contre celle des notaires. 

Il convique la question du sens compris sous plusieurs acceptations:

  • Les sens, car "quand on embrasse un mort, on en rêve plus" et que face à la dépouille, l'expérience de la mutation de la relation charnelle à la relation spirituelle s'ouvre pour tous. 
  • tout parcours rituel ouvre intrinsèquement à la question à la question de la signification. Exprimé de façon triviale, cela donne: "où est celui qui n'est plus ? ".Or le vrai poison de la sécularisation est de saper subtilement les conditions de cette interrogation pour qu'elle ne soit pas ou moins audible pour les vivants. 
Dans les circonstances du deuil, la mort délivre en quelque sorte une pédagogie de la vie qui pourrait se résumer à travers trois mots : disponibilité à l'imprévu, ouverture à la relation vraie, quête de sens. 
 
Et c'est là que notre problématique de l'après rejoint celle  de l'avant décès : comment peut-on vivre ces temps qui invitent au lâcher-prise, donc à l'abandon confiant si on ne sait rien de la direction du voyage ? 
 
Historiquement, il y a une étonnante collusion entre l'idéologie qui a prévalu au développement de la crémation dans notre pays et celle qui promeut l'euthanasie. Dans les deux cas, il est question d'amputation:
  • amputer la vie de sa fin
  • amputer l'adieu de son sens.
Ainsi, au délà des radicalités, se distille encore et toujours le doux venin sédatif qui fait taire la question existentielle que tout mort pose aux vivants qui accompagnent sa sépulture. 
Mais il y a, à mon point de vue, plus grave: quelle parole et quel témoignage donnons-nous à un monde qui n'associe la mort qu'à un mur sur lequel nos vies se fracassent ? Comment ne pas se détourner d'une telle perspective et de ne pas choisir de s'étourdir de tant de distractions si personne en ce monde ne témoigne d'un autre rapport à la mort ? 
 
Que dire de la difficulté qu'il y a à parler de la résurrection à nos contemporains? le bricolage eschatologique révélé par les sondages est le fruit d'une sécularisation qui rejette le symbolique et le transcendant, ce mode au-delà de soi. 
 
Il est temps de nous demander comment avons-nous appris la mort ? Personnellement, j'identifie très bien comment j'ai grandi et j'évolue dans la société de la mort interdite selon l'expression de l'historien Philippe Ariès. Et que, dans ce contexte, malgré ma foi, je suis comme tous mes contemporains confrontés aux incohérences du discours sur les fins dernières. Quoi? le salut serait-il réservé aux nantis de la foi? à ceux qui ont reçu comme moi la foi en héritage? et qu'en est-il de ceux qui n'ont pas eu cette chance? qu'en est-il de ceux qui sont morts avant la naissance? A ceux qui ne parviennent pas, au long de leur parcours terrestre à engager leur liberté? 
 
Mon travail modifie-t-il mon rapport à la mort? 
Il m'a ouvert à la conviction que le"Béni sois-tu mon Seigneur pour notre soeur la mort" prononcé par Saint François d'Assise dans le Cantique des créatures, n'est pas une parole surannée, mais une condition pour aimer la vie pleinement. 
 
En quoi la mort devient-elle chaque jour un peu plus ma soeur ? Parce qu'elle m'enseigne la sagesse de vie. Chaque jour, face au choix sans cesse renouvelé entre l'ouverture, la communion et la relation aux autres, au monde et à Dieu; ou l'égoïsme, le repli sur soi et le refus de l'amour de Dieu, la conscience de ma finitude m'incite à choisir la vie plutôt que la mort.
 
Or, ce choix existentiel, sans cesse renouvelé me prépare au choix définitif qu'est la mort. Et tout de ma vie d'ici prépare et détermine ce choix."